L'ART DES LARMES, UN HÉRITAGE ANCESTRAL ENCORE VIVANT AUJOURD'HUI

Je vous raconte comment à travers mon histoire je l’ai découvert, dans ces rituels où la douleur circule et se transforme.
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La première fois que j’ai vu un rituel de mort,
c’était aux funérailles de ma mère, en Algérie.

Comme beaucoup d’immigrés ou de leurs enfants,
j’avais reçu un lointain appel qui m’annonçait sa mort.
Huit heures plus tard, j’étais dans sa maison, où je ne connaissais personne.

Je n’avais rien à dire à ces inconnus,
ni rien à faire.
Alors je me suis assise à la fenêtre de sa chambre,
qui donne sur le patio,
et j’ai regardé cet étrange ballet hypnotique
qui a duré sept jours.

Il y avait quelque chose de troublant
entre les moments calmes où toutes les femmes
préparaient le repas pour une centaine de personnes en papotant ;
et ces instants où chaque nouvelle arrivante,
par ses larmes et ses cris,
provoquait chez toutes un concert de lamentations
immédiat, violent, partagé.
Se griffant le visage,
se frappant la poitrine,
pleurant de vraies larmes,
jusqu’à ce que le rythme aille décrescendo,
chacune reprenant les tâches ordinaires
sans laisser place à la tristesse
ni au chagrin…

Jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle venue.

Je pensais que ma mère devait être une femme très aimée
pour provoquer une telle douleur.

J’ai compris bien plus tard
que dans ces sociétés traditionnelles,
où l'on garde ses douleurs pour soi,
chacune "profitait" de ce moment pour revivre son propre deuil, sans retenue.

Vu de l’extérieur,
cela ressemblait à une tragédie antique,
avec son cortège de postures dramatiques.

Je me souvenais de ma mère,
avec sa grandiloquence méditerranéenne,
qui se frappait la poitrine à la moindre contrariété,
ou que je surprenais, pleurant une douce mélopée méditative.

C’est sans doute de cette expression de la douleur extrême et pourtant maîtrisée, que j’ai compris le sens précis des rituels de lamentation où comment s'est fabriqué l'art des larmes.

C’est de là que s’élabore “l’espace du secret”. Chacun·e peut y déposer, dans son histoire et dans son silence, sa tristesse la plus profonde. Dans les larmes qui tombent comme des rideaux de pluie, la douleur s’allège, un instant, un peu.

Pour revenir au monde, régénéré·e.

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