C’est la question que m’a posée une Française, venue participer à mon rituel de femmes Ancrage à la terre à partir des danses
rituelles berbères.
Je lui ai demandé le sens de sa question.
En réalité, ce qu’elle formulait — qui semblait s’inspirer d'une artiste décoloniale — c’était : transmettre des savoirs issus de
cultures colonisées à des blancs reviendrait à participer à une forme d’appropriation culturelle. À entretenir, d’une autre manière, un rapport de
domination.
Sur cette question, ce que je pense est clair. L’appropriation culturelle n’est pas une question symbolique, de principe ou de
posture morale.
C’est une question économique d'abord, et aussi de légitimité.
Qu’est-ce qui est pris, et par qui ?
Avec quel niveau d’engagement réel ? Quel temps d’immersion, de transformation, de confrontation à ce que ces savoirs impliquent
?
Et surtout : qu’est-ce qui est reconnu, validé, qui circule en retour ?
Avant de répondre, je lui ai retourné la question.
Et là, c’est devenu clair : elle ne savait pas quoi penser et cherchait une position à adopter.
Mais ce n’est pas là que je me place.
JE NE SUIS PAS UN DOGME DE LA PENSÉE
Mais dans l’action éclairante.
Mes pratiques sont des espaces de partage de connaissances et de savoirs qui permettent à chacun.e de vivre l’expérience d’une autre
manière d’être.
Il ne s’agit pas de transmettre l’intérieur de ce que j’ai vécu.
Moi, je donne des clés — et c’est aux personnes qui viennent dans mes rituels de s’ouvrir à d’autres expériences.
Dans un contexte où nous sommes submergées par des pratiques capitalistes de consommation, il existe d’autres façons d’être au
monde.
Et je veux les partager.
AVEC TOUT LE MONDE
Parce que si je suis vraiment dans un processus décolonial — c’est-à-dire un espace où l’on peut sortir des schémas imposés — je ne
peux pas exclure une partie des gens.
Je ne peux pas trier les corps légitimes et les autres.
Sinon, nous continuons à reproduire une autre forme de séparation.
La question n’est donc pas : à qui je transmets.
Mais : ce que je transmets.
Dans mes rituels, j’invite les personnes à comprendre un autre paradigme :
non pas prendre, mais comprendre — s’approprier une part d’humanité retrouvée à travers la pratique de ces savoirs.
Des savoirs forgés par les peuples colonisés, des savoirs qui ont permis de lutter, de résister, d’émerger.
À la fin de la conversation, quand je lui ai demandé si elle renouvellerait le rituel d’ancrage, elle a hésité… pour finalement dire
qu’elle n’était pas prête.
Tout est là.
L’engagement sur les questions de spoliations et d’appropriation culturelle.
C’est une affaire de conscience incarnée… et partagée.
A Noter : je réponds à vos commentaires sous forme de commentaire, Jimdo ne permettant pas de faire des réponses directement.
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Kahina (vendredi, 03 avril 2026 14:09)
Bonjour Saida,
Merci pour ton partage et cette réflexion autour de la transmission.
Ton article génère en moi une question sur la notion "économique" et "légitimité" que tu évoques : tu formes des instructrices aux savoirs amazigh via ta méthode.. Est-ce que tes élèves occidentales sans aucun lien avec la terre amazigh sont légitimes après leur cursus à commercialiser ces savoirs au travers de leur propres cours ( danse, yoga, dev perso... ? Car pour moi , c'est là que l'aspect de l'appropriation devient très sensible. On passe de la transmission à la commercialisation. J'aimerai bien avoir ton avis sur ce point..
Commercialiser des savoirs Amazigh sans la légitimé de la lignée mais avec la crédibilité d'avoir suivi une formation/ un rituel d'une descendante de ses savoirs...peut vite se transformer en appropriation à des fins commerciales.
Saïda (vendredi, 03 avril 2026 17:18)
Bonjour Kahina, malheureusement je ne peux pas répondre directement à ton commentaire via l'application jimdo.
Je te réponds ici.
Bonjour Kahena, merci pour ta question, elle est importante. Elle est à la base de ma transmission. Je crois qu’il y a un malentendu qu’il faut éclaircir.
Je distingue deux espaces dans mon travail.
D’un côté, la formation La danse, le souffle et le périnée.
C’est une méthode que j’ai développée à partir d’une recherche corporelle menée à partir de rituels, mais qui n’est pas une transmission de savoirs amazighs.
Je travaille à partir de l’étude des mouvements — leur mécanique, leur impact sur le corps, leur pouvoir de transformation.
Par exemple, l’exploration du mouvement pelvien dans certains rituels féminins m’a permis, par l’étude corporelle, de comprendre comment mobiliser le bassin et activer le périnée comme élément central de l’ancrage.
De la même manière, l’étude du mouvement répétitif dans la transe m’a permis d’observer ce qui se passe dans le corps pour libérer certaines tensions.
Et bien d'autres choses, qui sont le champ de mes explorations et de mes recherches.
Dans cette formation, il n’y a ni danse traditionnelle, ni musique, ni transmission de formes culturelles.
C’est une approche somatique et transculturelle pour les professionnelles qui veulent intégrer le corps dans la relation d'aide.
De l’autre côté, je propose des ateliers tous publics qui tout en s'appuyant sur l'étude des danses rituelles d'Afrique du Nord ont pour objectif de proposer de vivre une expérience du corps : la présence, le rapport à l'autre, le hâl comme état d'Intranse et de présence, etc....
Là, on est dans une expérience ponctuelle, un partage, pas dans une formation ni dans une transmission à reproduire.
Donc la question de la légitimité à enseigner des savoirs amazighs ne se pose pas dans les mêmes termes, puisque ce n’est pas ce que je transmets dans la formation.
Ta question sur la commercialisation est importante.
Mais elle concerne surtout les cas où des formes culturelles sont reprises et diffusées comme telles — sans le long parcours de recherche que l'on doit faire sur le terrain, bien entendu.
, ce qui n’est pas le cadre de mon travail de formation. Et que je n'encourage pas.
Ce qui m’intéresse, c’est la transformation et la revitalisation de ces savoirs. Les artistes font se travail. A partir du creuset de leur savoir ancestral il influe d'autres champs d'exploration, de connaissances et de partage.