Les traditions du futur

Les traditions du futur

Des traditions féminines ancestrales à la transculturalité

La première fois qu'on m’a demandé d’animer un cercle de femmes j’ai freiné des quatre fers. Un cercle de femmes, mais c’est quoi ?


Née en France de parents algériens, je me suis construite entre deux mondes. Le monde de mon père où les femmes et les hommes sont séparés et le monde de la France, où par l’imaginaire colonial, le corps des femmes issues de ces régions est fortement érotisé.


En quelque sorte je suis une femme « ultra féminisée » qui n’a cessé de chercher de toutes ses forces à sortir de ce carcan pour conquérir sa liberté.


Considérant la féminité comme une condition, j’avais du mal à comprendre tout cet univers du féminin qui se définirait comme une essence.


Alors, je suis allée voir.


Bénédictions de l’Utérus, 13 mères, Nouvelles sorcières, célébration à la lune, féminin sacré, rituel de femmes, festival du féminin... autant d’univers où se presse un nombre de plus en plus croissant de femmes en quête.
Et je suis restée perplexe.


J’ai visité des cercles de paroles dirigés par quelqu’un comme vous et moi, qui guidait des femmes qui ne se connaissaient ni d’Eve, ni d’Adam, à donner en partage leur secrets les plus intimes dans une forme morbide de « complicité » de la souffrance.


On m’a invité au séminaire du vagin baptisé « 2ème cœur ».


Je me suis posée des questions de sémantique autour du mouvement des nouvelles sorcières en Occident, car à ma connaissance les femmes désignées par leur communautés dans les cultures traditionnelles comme femmes de science, devineresses, savantes, celles qui savent, qui connaissent, et qui voient ne s’affubleraient certainement pas d’un mot créé par ceux-là même qui les dénigrent, les discriminent et les tuent.


J’ai été déroutée par un chamanisme d’aujourd’hui, où se mêlent des concepts aussi multiples que fantaisistes, où disons que si vous faites quelque chose de simplement énergétique et que vous avez assez d’expérience pour tendre une oreille, vous êtes chaman-e et guérisseur-se.


J’ai constaté qu'ici l’ancrage était une donnée psychologique et non physique.


J’ai rencontré des personnes qui avait une vision et une pratique de la transe qui consiste à partir ailleurs alors que dans celles que je connais on parle d’être présent-e, se souvenir, se rappeler.


Je me suis demandée pourquoi la définition du féminin sacré était souvent ramenée à des poncifs patriarcaux où le féminin représenterait la tendresse et la compassion et le masculin la protection et la décision.


J’ai eu en main le logo d’un festival mondial du féminin représenté par un utérus stylisé et je me suis demandé à quand le festival mondial du masculin représenté par un superbe phallus en érection.


J’ai constaté, que l’humour et le rire avait peu de place dans ce domaine, et qu’on allait un peu à la messe.


Une messe où des femmes souriantes, accueillantes et désarmantes, habillées de rose, de gris, de vert amande, de bleu ciel tournoient au ralenti dans une ronde de magnifiques camaïeux pastels - qui entre nous ferait une superbe pub pour les protections menstruelles écologiques de demain.

 

Qui prônent le retour à la femme sauvage, la puissance du féminin, mais où j’ai rencontré tellement de discours lénifiants, de postures lisses, de messages codés, de sourires si permanents et si éclatants que j’en ai eu mal aux joues. (Et d’ailleurs on est en droit de se demander pourquoi ces sourires sont exactement les mêmes que celui de la belle jeune femme au sourire éclatant qui vous accueille sur les pages internet de Bouygues où de la Banque postale).


Car développer notre puissance nous fait peur. Nous savons que cela va nous écarter. Nous isoler. Alors nous cherchons, dans le noir. Nous cherchons celles qui savent. Qui nous diront le pourquoi, le quand et le comment. Celles qui ont fait le boulot et qui nous donneront les clés. Nous accueillant dans leur sourire maternel et leur bras grands ouverts. Qui pourraient nous aider, nous sauver même.


Et je me suis demandé ce que je pouvais bien faire dans cet espace. Et je me suis dit que mieux valait renoncer.


Mais.


Ce dont je n’avais pas conscience, c’était que par sédiments successifs, ma mère, les femmes de ma culture que j'avais rencontrées dans ma douloureuse et longue quête au pays des origines, qu’elle soient traditionnelles ou modernes, activistes ou discrètes, avaient déposé en moi un savoir intangible. Un matrimoine, un héritage qui, même si je n’en avais pas conscience, m’imprégnait tout entière. Je ne le voyais pas, mais les autres femmes oui, et certaines d’entre elles me demandaient de le partager.


Alors, je me suis appuyée sur ma longue expérience avec les femmes que j’ai rencontré dans les centres sociaux. Et ô combien j’ai appris de ces femmes courageuses, venues d’ailleurs et avec qui nous avons partagé l’auto-soin, le regard vigilant, l’art de la beauté, le maintien du désir, dans la pudeur des sentiments, dans la fête, aussi.


Dans le but permanent d'acquérir son indépendance tout en restant proche de son intimité, de son corps, de l’art de célébrer.
Et je me suis rendue compte, qu’entre un féminisme occidental qui n’a pas pensé le corps des femmes et une super sacralisation du féminin il y avait un vide abyssal.


Et c’est dans cet entre-deux que j’ai décidé d’oeuvrer.


A partir d’une méthode qui consiste à explorer les rituels en allant au plus loin des savoirs archaïques pour les chercher à l’intérieur de nous.

 

Sans discours, sans symbolisme approximatif. Au plus profond de notre mémoire collective.


Et c’est ainsi que j’essaie de transmettre ce que les femmes puissantes que j’ai rencontrées m’ont appris.


Elles ne m’ont donné aucun conseil et elles n’ont pas été mes mentors. Cela s’est fait au coeur de la rencontre. Par leur acte, leur façon de vivre, elles ont retenu mon attention.
Certaines contraintes, violentées même, gardaient toujours au coeur l’art du toujours vivre. Inventant un jardin avec un seul pétale de rose, concoctant du fond des placards de quoi faire une délicieuse soupe revigorante, recréant un espace magique avec un petit brasero d'encens, pratiquant des rituels qui soignent le corps et l’esprit et chassent les mauvaises énergies, elles ont l’art de célébrer la vie et la beauté.
Fortes de leur jeunesse ou percluses,
cloîtrées. Esclaves. Empêchées... ou libres.
Chacune à sa façon m'a donné à partager un trésor.
Et je pense à elles. Ces femmes puissantes. Ces femmes souveraines. Ces femmes dont la parole est magique et porte une vérité. Hors du consensus. Et j’oeuvre ma main dans leur main.


Il m’a fallu bien des expériences et des rencontres, pour trouver une méthode transculturelle qui garderait l’essence et le sens de ces savoirs.


Et je suis partie de ce qui constitue le pourquoi même de notre incapacité à nous reconnecter à nos savoirs archaïques : la prégnance du mental sur le corps, une tendance à placer le symbolisme avant l’expérience, la paresse, le désir de folklore et d’exotisme, et surtout une forme d'aliénation et de dépendance.


Alors j’ai placé ces « empêchements » comme des sas successifs où chacune de nous pourraient se débarrasser peu à peu de ces carcans.


Ainsi, puisque nous commençons par une appréhension mentale de l’univers et qu’il est bien inutile de répéter à tout bout de champ qu’il faut lâcher prise, au contraire je lui donne à manger. Je lui donne à penser. Je lui raconte les cérémonies, les déserts, la médina, la sexualité, la corporalité, les saisons, la couleur du ciel, et ma mère dans sa maison,.. toutes ces choses magnifiques pour qu’il voyage, s’imprègne. Pour qu’il soit rassasié.


Laissant ainsi la place au corps. A la chair, à l’intériorité.


Qui par son langage même peut se reconnecter enfin à des savoirs inscrits au plus profond de sa mémoire.
Des savoirs soignants où nous sommes étroitement reliées aux éléments cosmiques et telluriques, reliées par et dans notre corps. Dans l’ancrage.
Ici plus de discours, mais un long chemin initiatique où nous sommes notre propre maître. Où nous savons enfin vraiment ce qui est juste pour nous, car notre corps nous dit tout.


Dans la pratique. Repartant de la terre, de la gravité, de notre centre et de notre ventre. Avec comme bagage notre seul courage.


Et ce champ d’investigation je l’ai nommé les traditions du futur.


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Commentaires: 1
  • #1

    Pascale perrier (mardi, 09 mars 2021 12:39)

    Je suis intéressée