J’ÉTAIS UNE ARTISTE DÉCOLONIALE ET JE NE LE SAVAIS PAS

(Ou est-ce qu'être décoloniale se définit par le propos ou par l'action ?)
Est-ce que l'on peut maintenir un ordre de marche propre au théâtre bourgeois ou théâtre de moyens, ou bien créer ses ressources émotionnelles et intellectuelles pour continuer à intervenir dans un théâtre sans moyens.
Sans moyens, mais lesquels ?
Grotowski, dès 1960, propose son théâtre pauvre. Un théâtre qui peut exister avec presque rien. En retirant tout ce qui n’est pas essentiel — décors sophistiqués, costumes spectaculaires, effets techniques — pour garder l’essence même : l’artiste, le corps, la voix, la relation directe au public.
Mais la politique culturelle, l'intermittence, les subventions on habitué à une ingénierie culturelle qui, maintenant qu'elle se retire, nous laisse totalement démuni·es.
Parce que ce qu’elle soutenait, ce n’était pas seulement des moyens mais aussi et surtout une manière de faire, de penser la qualité et même de reconnaître la valeur d’un travail.
Ici, l’accueil logistique, le soin technique ne deviennent pas juste du confort, mais une forme de reconnaissance. Faute de quoi, nous sommes perdu·es, avec le sentiment profond d'avoir été mal compris·es et même humilié·es.
Pendant le festival décolonial Nio Far, j'ai été confrontée à cette situation. Mon récit « Comment j'ai décolonisé mon corps » devait se passer dans la salle de conférence. Salle froide et laide s'il en est, avec une grande verrière qui ne permettait pas la bonne projection d'images d'archives, point d'ancrage du spectacle.
Je suis troublée, bousculée. Je ne sais pas comment faire. Je demande à Pier (fondateur et directeur artistique du festival) comment il réagirait, et il me répond : « Ce qui compte, c'est l'objectif. »
Une amie comédienne me raconte toutes les fois où elle s'est retrouvée dans cette situation. Jean-Marie Romilien (président du laboratoire Nio Far) prête une oreille attentive et délicate.
Et nous savons tous et toutes qu'au final, les meilleures conditions n'ont pas créé les meilleurs spectacles.
Je n'arrive pas à dormir. Mon focus, c'est communiquer le sens et l'esprit de mon sujet "comment la beauté et le soin dans les savoirs ancestraux sauvent".
Au réveil, je me résous à annoncer que les conditions ne permettent pas de présenter le spectacle.
J'arrive. Dans la salle d'exposition, il y a la statue bénéfique Mengio, une table faite dans un tronc d'arbre, un tabouret ancien, une belle natte.
Tout est là.
Pier avait apporté son temps. Il avait apporté sa présence, sa manière de tenir l'espace.
Dès lors, tout était possible.
Et en effet, le récit s'est magnifiquement passé, malgré les aléas techniques (dont finalement tout le monde s'est foutu).
LE RITUEL A EU LIEU. C'EST LA LE VRAI SUJET
Théâtre de moyens ou théâtre pauvre, tous deux mettent en œuvre un rituel, et c’est cela qu’il faut garder. C'est-à-dire sa structure même : le temps. Alors si le temps, c'est de l'argent, alors pas d'argent, mais du temps.
Tenant compte de sa structure intrinsèque, au-delà de tout contenu, le rituel se comprend dans sa spécificité : circonscrire le temps et l'espace.
Temps d'avant le rituel, début, acmé, fin et après rituel sont les étapes absolues de son principe.
Dans le théâtre pauvre, remettre le rituel au ceur de l'action n'est donc pas de « faire sans moyens », mais d'aller dans l'expérience transformative.
Dans cette autre économie de création, le temps n’est plus ce qui manque ; il devient ce qui permet au rituel d’advenir en ajoutant de la création à la création.
L'artiste décolonial·e travaillant le temps comme matière alchimique de l'œuvre. Ici L'artiste n'est pas un être à part qui se retire du monde et dont la création est « présentée », mais dans la co-création de l'action.
Il ne s'agit donc plus de « faire » malgré le manque de moyens, mais de réfléchir et de poser les conditions du temps qui lui est donné ou à prendre.
En ce sens, je suis reconnaissante de l'accueil qui m'a été donné pendant tout le temps du festival. Les balades portées par le zéphyr dans les rues de la ville et l'accueil dans la maison de Jean-Marie, avec nos échanges dans son jardin, les fins du jour sur la plage, les moments de rencontres avec le public et les autres artistes… Tout cela, avec mon récit en tâche de fond qui ne cessait de se dérouler dans ma mémoire, a permis de mêler l'art et la vie.
Dans un monde où la bataille culturelle est engagée, et où nous avons peu de chance de gagner face au tsunami fasciste et impérialiste, le confort ne peut plus être un point d’appui stable.
Nous ne pouvons qu'inventer, déplacer, faire avec les personnes, avec ce qui circule entre les corps, les objets et les présences.
Nous inspirer des manières concrètes, historiques et situées que les peuples ont inventées, maintenues et transformées dans des conditions de contrainte et de domination.
Dans sa forme vivante et partagée, et dans le bonheur du dire.
Attention Jimdo ne permet pas de répondre aux commentaires. Si vous laissez un lien, j'aurais plaisir à vous répondre.

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